Extrait de :
Effaçonner, Poèmes. Editions PHI, Luxembourg
je t'ai donné un livre et je t'ai dit
c'est ça la vie
t'ai-je dit en te donnant le livre
que je ne l'avais pas lu
c'est ça la vie
dire et ne pas dire
faire comme si de l'un à l'autre
il y avait un chemin clandestin
je t'ai donné un livre et je suis
entré dans la clandestinité
le livre est passé d'une main à l'autre
et je me demande
si celui que je t'ai donné
ressemble à celui que tu as reçu
Extrait de :
Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine. Roman. Editions PHI, Luxembourg
Il faut dire que ce n’était pas un Tour de France comme un autre. L’année dernière, par exemple, nous n’y sommes pas allés, chez Dipp. Presque personne n’y est allé. Mais cette fois-ci tout était différent, à cause de Charly Gaul. Voilà que depuis plusieurs étapes, malgré des revers de tous genres, il portait le maillot jaune sur ses épaules. Moi, ça m’agaçait un peu, parce que mon favori, c’était tout d’abord Nencini, puis, à défaut, Vito Favero. Charly Gaul s’appelait comme Charly, mon ex-copain, et comme lui, il était une tête de fromage. Mais dans ses jambes il y a sans doute de l’acier, disait papa, de l’acier et plein de steaks de cheval. C’est dans les montagnes qu’il a fait mordre la poussière aux autres, au mont Ventoux surtout. Au début, ça m’a étonné que Fernand ne se soit pas rué sur mon père quand celui-ci a dit qu’on irait voir l’arrivée de la dernière étape chez Dipp. Tout ce qui est luxembourgeois fait plaisir à Fernand. Il compte les années pour pouvoir enfin devenir luxembourgeois. Mais le Tour de France ne l’a pas enthousiasmé outre mesure. Pour lui c’était normal que Charly Gaul soit devant. Voilà son commentaire. Mais jamais il ne se rabaisserait à aller côtoyer les téléspectateurs chez Dipp. Pas à cause de la fumée. Il fume lui-même en cachette. Mais parce que parmi ces téléspectateurs la plupart sont comme papa, partagés entre la joie d’une victoire luxembourgeoise et la tristesse d’une défaite italienne. Tous ont Fausto Coppi et Gino Bartali dans la tête. Ils se consolent alors avec Mario Ottuzzi. Vous connaissez Mario Ottuzzi? Non, personne à Luxembourg ne connaît Mario Ottuzzi. C’est comme s’il n’existait pas. Et pourtant sans lui, Charly Gaul ne ferait même pas la moitié de ce qu’il a fait. Parce que Mario Ottuzzi est l’infatigable mécanicien de Charly Gaul. Il le suit comme son ombre. Dès que Charly crève ou casse quelque chose, Mario est là. Il surgit de l’ombre et fait des miracles. Mais l’ombre, ça ne se voit pas à la télé. Pourtant, le maillot jaune, c’est à Mario Ottuzzi que Charly Gaul le doit, disent tous les italo-luxembourgeois entassés chez Dipp devant la télé. Le couple Ottuzzi-Gaul est comme l’image d’eux-mêmes. Papa par exemple, était italien jusqu’en 1952, mais maintenant il est luxembourgeois. Il a le couple en lui-même, réuni en une seule personne. Voilà pourquoi il est devenu un fanatique de Charly Gaul. Pour moi, c’est différent. Je suis italien à cent pour cent, tout comme le petit frère ou la petite sœur ou les deux si c’est des jumeaux qui sont sur le point de naître vont être luxembourgeois à cent pour cent. C’est papa qui donne les nationalités. Quand je suis né, il était italien, et je suis devenu italien, maintenant il est luxembourgeois, et tous ceux qui vont naître seront luxembourgeois. Maman ne compte pas. Je comprends pourquoi elle a dit qu’après cet accouchement-là elle ne voudrait plus recommencer. Elle a peur que la famille ne devienne trop luxembourgeoise. Pour le moment, papa est encore minoritaire. Mais avec les jumeaux ce serait trois partout. Le temps joue contre maman.
Extrait de :
Mourir partout sauf à Differdange. Roman, Editions PHI, Luxembourg.
J'ai levé les paupières, ai vu le soleil me regarder droit dans les yeux et ai aussitôt senti que quelque chose allait mal. Ma main droite est allée tâtonner tout autour. Le regard a suivi. Rien d'anormal. Laure était là, à sa place, nue comme toujours, la tête à côté de l'oreiller, les cheveux épars. Dormant ou faisant mine de dormir. Son corps était chaud, comme d'habitude. N'aurait été le soleil, mon sexe aurait réagi et je l'aurais caressée jusqu'à ce qu'elle dise, comme chacun matin, depuis l'installation des nouveaux stores: viens.
Y a-t-il plus beau réveil qu'un accouplement en bonne et due forme, à mi-chemin entre sommeil et réveil, ni rêve ni réalité, éperonné par le sublime entre-deux d'une nuit pas tout à fait terminée et d'un jour sur le point de naître, amour nomade en quelque sorte, déployant ses ébats sur un territoire neutre, à califourchon sur un mur, en terre de personne. Coït inexistant presque, imaginaire, virtuel dirait-on aujourd'hui, non, mon sexe est resté en berne. J'ai rapatrié ma main droite sous mon propre oreiller. Elle y a rejoint la gauche, et de la sorte, ma tête prise comme dans un étau, mon regard fixant le plafond, le soleil braqué sur ma joue gauche à présent, a fait mine de débuter la journée.
Comme toujours quand quelque chose me tracasse, j'ai amassé dans mon esprit l'inventaire des reproches à formuler plus tard, le cœur n'y était guère. Je me suis efforcé d'être plus positif. Y a-t-il, me suis je dit, réveil plus sain que celui provoqué par la lumière du jour, par un soleil si avare en cette contrée? J'ai également essayé de penser à un beau paysage, et la forêt qui commence derrière la rue d'Hussigny m'est apparue, la forêt, pas les arbres. Le monde à l'envers. Rien à faire. J'avais beau mettre reproches et éloges sur la balance, le mal était ailleurs. Laure dormait, ou feignait le sommeil, le dos tourné. les fesses charnues contre mon genou droit, le soleil était généreux et désintéressé, deux raisons à donner en pâturage à mon optimisme, un rien m'interdisait cependant de bien commencer cette belle journée d'avant-printemps, alors qu'en bas, dans la boucherie, le travail n'attendait pas encore.
Pour chasser le cafard qui m'assaillait, j'ai soulevé la couette et me suis mis à examiner le corps de Laure. Elle était légèrement repliée sur elle-même, formant avec ses jambes et son dos un angle assez ouvert, offrant son sexe à la fenêtre, ses fesses pulpeuses à ma jambe droite et à mon membre obstinément en berne. Sa pose rappelait celle des vierges de la plupart des Annonciations de la Renaissance italienne. Alors que l'archange vient parfaire le miracle de l'immaculée conception, elles s'arquent, tout habillées, esquissant le dessein de faire un pas en arrière, résolues à éloigner du regard de l'émissaire de Dieu le réceptacle de la sainte vie à venir, comme pour gommer symboliquement la bassesse du sexe terrestre, de la chair bourreau de l'âme, tabou parmi les tabous, obstacle à la sainteté. Ce faisant, par cette posture insolite, stratégie de l'esquive, que font-elles d'autre que renforcer l'ambiguïté de la séduction, effaçant l'esprit pour tout miser sur le corps, sur la chair à l'état pur? Un peu à la manière de la Vénus de Botticelli, dont les mains, au lieu de cacher le pubis et les seins de la déesse, jaillissant de l'écume, en font l'épicentre du regard.
N'est-ce pas ainsi qu'on perd tous ses paris avec la vie, je veux dire, que signifie ce soudain doute qui m'a envahi en soulevant la couette à côté de moi, si ce n'est que ce corps féminin collé au mien et offert au soleil ce matin, n'est plus celui qui, hier encore, quand je l'ai aimé et caressé avant de m'endormir, activait la totalité de mes désirs charnels? Ou est le même et n'est pas le même? Je savais que la nuit pouvait être sournoise, quel insidieux travail vient-elle de réaliser cette fois-ci? De quoi m'a-t-elle cette fois-ci amputé? Qui suis-je d'autre au réveil que ce boucher par alliance qui en s'endormant ne rêvait que d'une chose, entrer par effraction dans la terre de personne de l'amour, commencer la journée en nomade du sexe, tirant toutes mes forces de la fragilité de l'accouplement accompli entre chien et loup?
Extrait de :
En réalité. Poèmes. Editions PHI. Luxembourg.
Un beau jour de cinquante comme tous
ceux de ma génération je suis tombé
dans la parenthèse.
ceux qui avant tuaient industriellement
étaient encore là : je veux dire : il y a
eu un moment dans ma vie où côtoyé
par des tueurs aînés j’ai continué
à croire à l’innocence génétique.
puis on s’est mis à marcher sur la lune
sans que cela modifie les axes
élémentaires
du système : je veux dire : personne
n’a vu que ces petits pas là ne faisaient
pas l’éloge
de l’ombre mais sortaient comme
d’une fumée familière.
quelqu’un s’est alors mis à recompter
les étoiles et parvenu à la tienne plus
brillante que jamais il a dit
ce qu’on dit toujours en pareille situation : je veux
dire : si après les charniers la nostalgie
est encore possible ce n’est pas une
parenthèse lunaire qui arrêtera la
poésie : je veux dire : ne faudrait-il pas
maintenant qu’un mur s’écroule.
Extrait de :
Un Monde Immonde, Le Jeudi, Luxembour
Il y a une guerre sourde, sournoise, implacable, dont personne ne parle. Elle ne fait pas la une des journaux. Elle n'apparaît ni sur le petit ni sur les grands écrans. Elle se propage au galop et sème ses ravages. Elle participe de la dérive. C'est la guerre des mots. Ou, plus précisément, la guerre contre le mot.
En apparence, nous nous parlons encore. Nous y mettons encore toutes les formes. Nous tentons encore de ne pas trop malmener syntaxe ni lexique. Les phrases qui apparaissent devant nous ont l'air d'être bien faites encore. Rien n'en trahit l'usure. Mais en réalité, dans le centre même de la parole, un travail de sape systématique creuse un tunnel sous le sens. Il y a écroulement de sens. Il y a, surtout, évidage. Il y a, comme le dirait Bernard Noël, "sensure".
Voilà l'enjeu de la guerre contre le mot. Petit à petit, sans que personne ne crie gare, sans qu'il n'y ait déclaration ouverte, sans qu'on ne l'étale au grand jour, la machine à évider les mots grignote le sens de la parole. On la retrouve à l'œuvre partout, cette machine.
Un mot magique, essentiel pour la vie en commun, a été détourné pour l'occasion. Le mot communication. Il y a en lui ce que l'humain a de plus précieux: l'échange avec l'Autre. Donc le respect de l'Autre, la connaissance de l'Autre, bref, la vie en commun. Dans la bouche des politiques, des argentiers et de tous ceux qui participent l’écroulement du sens cependant, la communication n'est même plus l'ombre d'elle-même. Communiquer signifie soudain faire acheter dans un emballage attrayant ce que jamais nous n'achèterions.
La communication nous vend ce que nous ne voulons pas acheter. Les vendeurs s'évertuent à qui mieux mieux pour faire passer vers le grand nombre des idées et des propositions dont le grand nombre ne voit pas l'intérêt, puisque ces idées et ces propositions ne sont pas au service du grand nombre.
Ce sont des vendeurs d'emballages vides. Ils fonctionnent par slogans. Ils vendent du toc. Ils parlent par formules préfabriquées. Ils appauvrissent le mot. La langue. Et non contents de briser la chaîne communicative, ils s'adonnent à leur jeu favori, le plus dangereux parmi tous, qui est celui du formatage des cerveaux.
Il est sans doute là, l'enjeu central de la guerre qui sévit. Dans le formatage du cerveau. Les mots, ne l'oublions pas, sont de la pensée qui descend dans la bouche. Mais le chemin n'est pas à sens unique. Les mots descendent du cerveau et remontent sans cesse vers lui. Les évider de leur sens fait monter du vide vers le cerveau. Du slogan. Qui, à la longue, dans l'incessant va-et-vient entre le penser et le parler, installe durablement l'usure du sens dans l'esprit.
C'est là que gît le levier magnifique du mot poétique. La poésie, l'écriture littéraire en général, celle qui sans cesse réinvente les mots, celle qui sans cesse les sauve de l'écroulement, est une arme nécessairement efficace contre les videurs de sens. Une arme clandestine. Le poète, l'écrivain, travaillent dans la clandestinité. Leur outil, ce sont les mots. Les mots mis en relation entre eux, pour se rencontrer pour la première fois, pour créer sans cesse des images inédites. Des mots qui se moquent du temps et du lieu et disent l'irremplaçable odyssée de l'humain. Des mots qui placent chacun d'entre nous au centre de la vie en commun. Des mots qu'on ne peut ni acheter ni vendre.
Le mot poétique— l'art tout entier — dérègle la machine à formater les cerveaux. Il en est le résistant principal. Il est du côté du sens.
Extrait de :
La Réinvention de l’oubli. Poèmes. Editions Le Castor Astral. Paris.
Ma mère me dit où ai-je mis
LA LUNE
et elle pose la lune dans l’évier :
puis elle me dit la lune me glisse du cerveau
et elle roule je ne sais où à l’intérieur :
puis elle se tait si définitivement que je me dis
qu’elle a tout dit et que le silence ultime existe :
puis la lune dans l’évier se rappelle
à mon souvenir si définitivement
que je me dis qu’elle aussi a tout dit
et que le silence ultime existe.
Extrait de :
Journal croisé d’un tremblement de terre. Ed. Convivium, Luxembourg
Le tremblement de terre du 6 avril a tout ébranlé. Les cartes en moi ont été rebattues. Soudain, comme si j’avais été sur place, là même où mes proches et mes amis ont tout perdu, alors que j’en suis loin, une urgence nouvelle est née. Sous les décombres des maisons de Roberto et des autres, elle a poussé, cette urgence. Ce qui a mis mes amis de là-bas dans une précarité inouïe, a déclenché en moi la remise à l’ordre du jour de l’essentiel. Et qu’est-il cet essentiel, sinon l’écriture ?
Car, comme me l’a dit si lucidement Marc Alyn, au soir de ma démission du bureau de Confluences poétiques, il y a peu, faire ce que d’autres savent faire n’a pas de sens. Chacun doit se concentrer sur ce qu’il est seul à savoir faire. C’est cela que j’appelle l’essentiel. Et que sais-je faire autrement que les autres, sinon l’écriture ? Dans les gravats et les ruines de l’Aquila, même si je ne les ai pas encore vus, j’ai lu cela. Non seulement revenir vers l’essentiel, mais y rester, l’affiner, le polir. Jeter par-dessus bord tout ce qui est superflu. Ne prendre que ce qui est absolument nécessaire. Comme mes amis et mes proches fuyant en catastrophe leurs maisons. Me débarrasser de tout ce qui ne sert à rien. Et le faire vite. Il y a urgence. Les temps sont ainsi faits que tout à tout moment peut basculer.
C’est ce que je lis dans les décombres que je n’ai pas vues. C’est ce qui accompagne la voix de Piera au téléphone, même si elle parle d’autre chose. Ce qui semble robuste, bien huilé, sur les rails, n’est que fragilité extrême. Que tout ait une fin, je le savais: que la fin puisse arriver à tout moment, qu’elle puisse être imminente, je l’ai appris avec le tremblement de terre. Et j’ai appris qu’il y a urgence. Que tout ce qui est secondaire est d’urgence à écarter.